Le Bruit

Et un joyeux noël !

Par
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Louis posa la scie sauteuse encore fumante dans le fatras. Depuis les travaux du Printemps, il n’avait jamais pris le temps de ranger soigneusement son espace de travail, ce qui donnait un air d’accident permanent à son garage.

« Bordel Régine, t’as pas vu mon tournevis ? »

Régine ne répondait pas. Comme toujours, cette grosse conne devait encore ne rien entendre. Juste bonne à faire la cuisine et passer la serpillère, jamais là pour l’aider lui, Louis, qui devait supporter toute la charge mentale du Projet. Elle savait très bien qu’il s’agissait du moment de transition où il devait changer de matériel, et où une aide extérieure n’était jamais de refus pour éviter les manipulations superflues. Mais elle préférait faire sa popotte aux fourneaux.

« Faut tout faire soi-même dans cette baraque ! »

Il avait dû poser la scie sauteuse juste là sur le côté, à l’arrache. Il aurait préféré la démonter et la ranger, mais tant pis, il fallait aller vite. Sans assistance. Il devait enchaîner avec le tournevis. Maintenant. C’était le process. Il était 12h12.

Il alla fouiller dans le sac plein de vieux pinceaux, chiffons et couteaux à enduire. Il avait le vague souvenir d’avoir laissé son Facom là-dedans au moment des travaux de la salle de bain en avril dernier.

« Ah ! »

Il avait senti une tige dure et froide. Il remonta sa main à l’aveugle dans le cabas Leclerc en bazar et put finalement tâter la pointe cruciforme caractéristique.

« Parfait. »

Louis avait retrouvé son tournevis. Il allait pouvoir continuer son ouvrage. Régine pouvait continuer à préparer sa tambouille habituelle, il allait profiter tout seul de son petit moment à lui. Tant pis pour la grognasse.

Il contempla son tournevis un temps, se remémorant tous ces menus travaux qu’il avait pu réaliser depuis vingt-cinq ans qu’il vivait dans sa petite maison de ville : les appliques à poser ici et là ; les prises à démonter et remonter ; les cadres à accrocher ; les piles à changer dans les Vtech des gosses. Et puis il y avait eu les travaux structurants : la chambre des jumeaux ; les toilettes du bas ; les toilettes du haut ; les combles. La cave.

Et puis le Projet.

Son Facom l’avait suivi tout le long de ces inoubliables aventures faites de placos, d’isolants phoniques, de murs capitonnés.

Et tout au long du Projet.

Il médita sur l’influence de son accoutrement dans le process.

Sa barbe blanche, ses petites lunettes rondes et son costume de Père Noël acheté chez Emmaüs en 1992 lui conféraient une bonhommie tout à fait conviviale. Idéal pour animer Noël avec les gosses et pour passer pour le grand-père idéal auprès du voisinage. Calme, serein et bienveillant.

Il repensa également aux piles LR6 qu’il n’avait pas pu changer ce matin dans le singe chantant de son petit-fils, puisque ce foutu tournevis était introuvable. Il avait tenté en vain d’ouvrir le singe avec un Laguiole, qu’il avait un peu abîmé. Heureusement qu’il aimait fort son petit-fils, sinon il lui en aurait un peu voulu.

Il médita également sur l’influence des outils dans le process.

La scie sauteuse avait cet avantage d’être très efficace sur les éléments un peu plus durs. Par contre elle s’enrayait toujours un peu dans les parties plus molles.

Il avait tenté différentes méthodes depuis le temps pour pallier ce problème de matière : perforateur équipé d’un bon petit foret à métaux Castorama 20mm : trop net. Puis perforateur équipé d’un trépan 40mm, comme quand il avait dû percer le plan de travail de la cuisine pour installer le robinet : plus crade à la découpe, mais trop rapide également. Les outils électroportatifs favorisaient toujours la précipitation, et trop de précipitation, ce n’était pas adapté au process, et le Projet en pâtissait. Ainsi au Noël suivant il avait essayé le marteau et le burin : mais ce coup-ci c’était bien trop fastidieux et il avait pris du retard.

Au final rien n’égalait le plaisir du Facom cruciforme, qui lui donnait toujours cet équilibre parfait entre le sentiment d’un travail bien fait et un temps d’exécution optimal : assez long pour profiter du voyage, assez court pour ne pas se faire une tendinite, assez propre pour ne pas avoir trop de nettoyage imprévu, assez sale pour que visuellement tout ça ait un minimum d’allure.

Le tournevis à la main, son regard était resté dans le vague comme ça quelques minutes. Un temps de pause, comme si son corps avait besoin d’une veille pour puiser des ressources au fond de lui-même. Cela faisait aussi partie du process. Avant la tempête et l’exultation.

Et puis d’un coup, les narines qui gonflent, les yeux qui pétillent. C’était l’adrénaline. Ça lui faisait ça à chaque fois. 12h15. C’était parti.

Il leva le bras très subitement, et d’un coup sec planta le tournevis une première fois dans le foie. Le premier coup était toujours libérateur et prenait un peu plus de temps. C’était l’occasion de capter l’ambiance, et de voir un peu la première réaction. De s’en nourrir. Il fut aux anges en voyant une larme couler presque instantanément de l’œil qui restait, bien vivant, le suppliant d’en rester là.

Comme s’il était possible d’en rester là.

Il n’avait pas soigneusement rendu Virginie silencieuse en lui bourrant la gorge de laine de verre pour en rester là. Il ne l’avait pas ensuite consciencieusement intubée afin qu’elle continue à respirer jusqu’au bout pour en rester là. Il ne lui avait pas non plus injecté toutes ces doses de morphine afin qu’elle tienne ces sept derniers jours pour en rester là.

Il n’allait pas en rester là dans la dernière ligne droite. Bien sûr que non.

Bâcher le garage entier pour une semaine de Noël rock’n roll, cela a un coût. Devoir racheter des lames de scie sauteuse après avoir buté sur quelques tendons et cartilages trop épais, aussi. Le Projet, c’est sérieux. C’est Start-up nation. C’est de l’entreprenariat. No coming back.

« Non mais qu’est-ce qu’elle croit celle-là ! »

Evidemment qu’il n’allait pas en rester là. On arrivait à la dernière étape du process. Lâcher la phrase pour conclure. Ses lèvres en tremblaient de plaisir et de peur. La seule idée de prononcer les quelques mots lui donnait des palpitations. Lâcher la phrase pour conclure. Ça l’obsédait depuis des jours, et ce matin du 25, alors que ses petits-enfants déballaient leurs cadeaux au pied du sapin et venaient l’embrasser, il n’avait pensé qu’à ça.

Lâcher la phrase. Pour conclure.

Lorsqu’il lâcherait la phrase, il touillerait dans le foie en tournant à vingt-quatre reprises dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, un tour pour chaque chocolat du calendrier de l’Avent. Puis il retirerait le tournevis, avant de le replanter cinquante-et-une fois dans l’abdomen en moins de vingt-sept secondes. Pour expier ses pêchés d’ex-accro au Pastis et au Get27. Il planterait ensuite une dernière fois le Facom dans le cœur, ce qui ferait s’éteindre la vie dans l’œil restant de Virginie, la figeant dans l’infini. Enfin, il récupèrerait la cuisse droite fraîchement découpée et, maniant le fémur comme il maniait la masse pour défoncer la dalle de béton de l’abri de jardin en 1997, il défoncerait ce qui resterait du crâne scalpé et trépané de Virginie en l’écrasant à neuf reprises en quatre-vingt-dix secondes pour ne plus jamais oublier sa table de 9. Et avec un peu de chance, son crâne finirait par éclater comme une pastèque dans un « PAN » sec et retentissant.

Derrière son dentier Chico Crado gagné dans le Picsou Magazine 345 d’octobre 2000, il souriait à pleines dents. C’était le moment.

Il allait dire la phrase.

Et il allait finir Virginie.

« HO HO HO ! ET UN JOYEUX NOËL ! »

Il touilla dans le foie en tournant à vingt-quatre reprises dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, un tour pour chaque chocolat du calendrier de l’Avent. Puis il retira le tournevis, avant de le replanter cinquante-et-une fois dans l’abdomen en moins de vingt-sept secondes. Pour expier ses pêchés d’ex-accro au Pastis et au Get27. Il planta ensuite une dernière fois le Facom dans le cœur, ce qui fit s’éteindre la vie dans l’œil restant de Virginie, la figeant dans l’infini. Enfin, il récupéra la cuisse droite fraîchement découpée et, maniant le fémur comme il maniait la masse pour défoncer la dalle de béton de l’abri de jardin en 1997, il défonça ce qui restait du crâne scalpé et trépané de Virginie en l’écrasant à neuf reprises en quatre-vingt-dix secondes pour ne plus jamais oublier sa table de 9.

Il eut un peu de chance : son crâne finit par éclater comme une pastèque dans un « PAN » sec et retentissant.

Le chien sursauta dans son panier. Il fixa son maître, puis se recoucha.

Tout était en ordre. Le process était sauf.

A Noël prochain, il pourrait continuer le Projet.


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