Le Bruit

Fantôme

Par
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Juxtaposées dans l’espace, ses millions de silhouettes apparaissaient là. Dans la cuisine. Dans le salon. Dans le canapé et le fauteuil relax.

Tous ces doubles de lui-même semblaient bien affairés. Vider le lave-vaisselle, laver les verres à bière restants. Chauffer le plat du fiston, donner ses croquettes au chien. Ouvrir le micro-onde. Fermer le micro-onde. Allumer le gaz. Oublier de fermer le gaz. Zyeuter le contenu du placard pour grignoter. S’affaler devant la télé. S’affaler devant l’ordinateur. S’affaler devant la télé et l’ordinateur. Se figer des heures à scroller sur le smartphone. Ouvrir la porte pour sortir en costume. Avec ou sans le chien. Ouvrir la porte pour sortir en pyjama. Sans ou avec les poubelles. Rentrer le soir, enlever les chaussures, sortir les chaussons, les enfiler, ranger les chaussures. Enlever les chaussons, sortir les chaussures, ranger les chaussons, enfiler les chaussures, partir le matin. Embrasser sa femme et lui envoyer des sourires. Rester des heures seuls dans la pénombre à broyer du noir.

Ils étaient tous là, et il se reconnaissait à chaque fois. Il ressentait ce qu’ils ressentaient, il se souvenait de leurs mots et de leurs pensées. Il vibrait avec les uns, et sombrait avec les autres. Les hauts, les bas, le meilleur et le pire de lui-même, tous rassemblés dans un panorama infini de son existence si prévisible.

Cette vision fractale lui donnait le vertige. Il n’y avait de place dans aucune liste pour contenir tous ces gestes anodins qui mis bout à bout étaient devenus effrayants tant ils avaient l’air à la fois insignifiants et omniprésents. Il avait bien conscience que la routine était inhérente à toute vie humaine, mais c’était plus fort que lui ; il la ressentait comme un parasite qui le dévorait de l’intérieur. Cette vision ultime fut comme un coup de grâce.

Il n’avait plus aucune prise sur cette réalité. Tout semblait bouger, mais tout semblait figé. Des amas cramoisis plus consistants que d’autres s’étaient formés ici et là. Les mouvements routiniers étaient les plus visibles au départ, mais à bien y regarder, c’étaient finalement les stagnations dans l’espace qui pesaient le plus dans l’image, perturbant complètement l’équilibre. La règle des tiers était fichue en l’air, et la photo procurait une sensation de plus en plus dérangeante.

Comme un fantôme impuissant qui ne peut empêcher la mort d’un être cher, il se voyait mourir à petit feu dans ce décor sans dynamique, où l’amour et la vie passaient, lui redonnaient de la joie, mais glissaient sur lui, incapables de raviver durablement l’étincelle en lui.

Tout bougeait autour de lui, alors que lui ne bougeait plus, faisant grossir les tas cramoisis, gribouillant de noir ses formes, effaçant peu à peu ses contours jusqu’à qu’il ne perçoive plus rien de ressemblant à l’homme qu’il était.

Son aura disparaissait ainsi, noyée dans des ténèbres floues qui le supprimaient peu à peu, et qui – pire encore – contaminaient tout. Elles débordaient et s’étendaient. Dans l’espace, mais aussi autour des êtres qu’il aimait. Il voyait cette brume cramoisie passer et repasser, noircir peu à peu ces visages aimés, éteindre leurs sourires, éteindre leur lumière si puissante mais soudain si fragile.

Le néant avalait tout, fabriqué par la manufacture de mal-être.

Il voulait se crier à lui-même de changer quelque chose, de tracer un autre chemin pour rompre le sort, mais aucun son ne sortait. Sa gorge était nouée. Même, elle était comme pleine. Il hurla à pleins poumons, mais aucun bruit ne passa. Une nausée intense le prit alors, et un goût de viande pourrie métallique remonta jusqu’à ses narines. Il mit sa main devant sa bouche mais il était déjà trop tard. Dans un soubresaut, tout gicla par ses orifices, et c’est alors qu’il se rendit compte qu’il était en train de vomir sa propre langue. Une autre secousse lui projeta une texture cartilagineuse entre les doigts, et il comprit alors que ses entrailles étaient en train de nécroser et de s’évacuer. Il pourrissait sur lui-même et se purgeait, comme un boudin noir avarié qu’on retournerait pour le vider.

Les spasmes s’arrêtèrent dans une sensation de délivrance intense. Il vit son propre corps décomposé au sol. Un tas de chair filandreux et sale. Sa chair n’était plus. Son enveloppe corporelle l’avait quitté. A son tour elle disparut dans le brouillard rouge-noir, qui continua son œuvre jusqu’à tout engloutir.

Les ténèbres étaient maintenant partout, et lui n’était plus nulle part.

Il était devenu un fantôme, et il était trop tard pour tout changer : sa vie était morte devant ses yeux, et il ne restait plus qu’un vide immense.

 

Il se réveilla en sursaut.

9h42. Il était complètement en retard pour le travail.

Il se leva en titubant, les yeux encore piquants. Il fouilla avec fébrilité dans ses papiers pour retrouver le nom que lui avait donné le médecin il y a trois ans.

Il composa le numéro et prit rendez-vous chez le psychologue pour la première fois de sa vie.


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