Le Bruit

L'atelier d'écriture

Par
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Il n’y arrivait plus. Cette fois était la fois de trop. Il posa son stylo et regarda dehors. Il pleuvait. Il avait enfin arrêté de réfléchir et tomba la chemise. Il allait sauter nu sous la pluie mais sa femme l’en empêcha. Presque. Son slip jaillit. Son intérieur exposé. Ce n’étaient plus des rouflaquettes qui ornaient son pénis mais bien des cheveux longs à la Dorothée. Elle le lui avait dit ce matin et ça l’avait vexé. C’est pour cette raison qu’il était prêt à rouler son cul dans les flaques.

C’était la vingtième fois qu’il s’y reprenait mais c’était vraiment la fois de trop. Il avait craqué. Ces ateliers d’écriture imposée étaient trop compliqués pour lui. Il se suiciderait cinq jours plus tard en s’isolant dans le cabanon de jardin pour y respirer le gaz butane acheté à Leclerc trois ans avant, suçant le flexible gaz goulument, humant cette odeur jusqu’à plus soif, crevant là comme un chien.

Fin

 

Julia referma le livre et le reposa sur l’étagère de la bibliothèque. C’était une vraie merde. Pas du tout crédible. Ni réaliste, ni policier, ni fantastique. Le seul genre qu’elle y avait décelé, c’était le désespoir délirant de son auteur, Jean-Jacques Julio, qui après trois cancers avait essayé de pondre un roman. La crise de la cinquantaine. Mais son roman n’avait absolument aucun sens. Pas étonnant que seule la ville de Massy-les-oies ait accepté de l’aider à éditer quelques volumes, dont celui-ci qui avait fini entre ses mains.

Julia cherchait l’inspiration jusque dans les plus sordides bibliothèques municipales. Celle de Massy-les-oies était sûrement l’une des pires, la bibliothécaire était grise, on aurait dit qu’elle n’avait pas dormi depuis quinze ans, à attendre que le public vienne visiter son établissement. Mais personne n’était venu, sauf Julia évidemment.

Julia aimait bien découvrir. Elle explorait. Parfois elle se perdait dans des endroits où elle aurait mieux fait de ne pas s’aventurer. Mais cette fois-ci, la cause était louable. Après avoir quitté Michel, elle s’était dit qu’elle allait laisser parler son âme d’artiste. Alors elle était allée à Cultura acheter du matériel pour peindre. Elle avait aussi acheté un chevalet. Et puis quelques crayons. Et au bout de quelques semaines à laisser sa toile vierge prendre soit la poussière soit des coups de pinceau foireux, elle s’était dit qu’elle pourrait peut-être essayer de se mettre à l’écriture. Alors elle s’était inscrite à l’Atelier de Régine, une association située à deux pas de la bibliothèque et qui proposait des ateliers les mercredis.

Aujourd’hui ils avaient fini leur session tôt, alors elle était allée faire un tour explorer cet endroit où plus personne ne venait. Elle s’était rendue dans le secteur Arts et loisirs, puis dans le rayon Ecriture, pour y trouver des livres parlant d’écriture. Passant sur le fait que ce système de classification était un peu improbable, elle avait tout de même trouvé ce bouquin.

La quatrième de couverture l’avait bien attirée. L’histoire d’un homme éprouvé par la vie qui se battait contre la maladie et retrouvait goût au bonheur en écrivant. Une page par jour au moins. Mais il finît par ne plus y arriver, en se fixant des objectifs toujours trop grands et inatteignables. Du coup à la fin il meurt. Un peu débile comme psychologie, et puis l’auteur semblait avoir une obsession pour les magasins Leclerc. Il paraissait même qu’il était mort quelques semaines après avoir fait ses courses dans un supermarché. Etonnant.

Julia poursuivit son cheminement dans la bibliothèque, erra un peu du côté du rayon enfants – où il n’y avait personne non plus, mis à part la silhouette d’un costume de clown posé là il y a certainement quinze ans lorsque les animations du mercredi après-midi à la bibliothèque était faites en partenariat avec le MacDo du coin – puis se rendit dans le rayon Harlequin. Une section entière. Etonnant, étonnant.

C’est là que Régine apparut.

« Hé Julia ! »

Régine était la patronne du club d’écriture. Apparemment elle aussi n’avait rien d’autre à foutre de son mercredi après-midi que d’aller se balader dans des endroits pourris qui seraient tout aussi utiles réduits en cendre qu’ouverts.

« Comment vas-tu Julia ?

- Bien et toi Régine ?

- Très bien. Dis-moi, je vois que tu t’intéresses à la littérature ! Tu sais que j’anime le club d’écriture de Massy ? Ça te dirait de te joindre à nous ? »

Julia fut surprise. Elle avait croisé Régine il y a trente minutes.

« Mais Régine je suis déjà inscrite au club ?

- Ahah bien sûr, elle est bonne celle-là ! Et moi je me tape Angelo du bar à Tapas. En tout cas la proposition tient toujours, donc n’hésite pas si tu veux t’inscrire, tu me passes un petit coup de fil et on te fera une session d’intégration. Je dois y aller, Roger m’attend dans le Multipla, il est en double-file. Ciao Julia ! »

La vieille devait déconner. Julia n’insista pas et la laissa partir.

« A bientôt Régine ! »

Régine partit.

Inquiétant.

Julia remonta le couloir principal de la bibliothèque, elle n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent. Pas étonnant en même temps. Elle se dirigea donc vers la sortie, et se disait qu’elle irait sûrement faire un tour à la boulangerie. Puis elle rentrerait chez elle où elle boufferait son pain au chocolat toute seule avec son chat, vieille fille de son état.

En passant les portiques de l’entrée, elle ne vit personne à l’accueil. La bibliothécaire zombie devait certainement être allée se prendre un quatre-heures. Elle aurait pu voler des harlequins pour ensuite les revendre sur eBay mais c’était trop tard. Pas grave.

Arrivée dehors, il faisait déjà nuit. Elle ne se souvenait pas avoir passé autant de temps ici. Elle se rendit au parking du Théâtre Eli Kakou situé à deux pas, où elle avait laissé la Twingo pour l’après-midi. Ou en tout cas elle essaya de s’y rendre. Elle ne trouvait plus le chemin.

« Ce n’est pas possible … »

Elle était pourtant sûre de la route. Depuis toute petite elle passait par là, devant le théâtre municipal. Elle y avait même fait un spectacle en CE1. Elle jouait Bernadette Chirac pendant qu’Angelo était Jacques. Angelo gérait maintenant le bar à tapas de la ville, et attirait manifestement les vieilles. Bien pour lui, au moins son commerce avait l’air de tenir la route. Pas comme celui de Julia.

Julia avait tenté l’aventure de l’entreprenariat en ouvrant une agence matrimoniale pour animaux. L’idée la plus à la con des vingt dernières années. Son office n’attirait que des vieux lubriques qui aimaient regarder des bêtes faire la chose, et des rigolos avaient placardé sur sa porte des petites annonces Recherche chienne en chaleur. Très drôle.

Mais oui ! Son ancienne boutique. Elle était située sur la rue Jean Mermoz, qui faisait l’angle avec le Théâtre Eli Kakou. Si elle essayait de s’y rendre, elle retrouverait forcément la Twingo.

Elle remonta alors la rue rapidement. Tout droit, puis à droite. Puis à … gauche ? Bizarre. Ce n’était pas comme dans ses souvenirs. Elle continua malgré tout. La nuit était vraiment tombée lourdement. Les lampadaires n’avaient pas encore été allumés. Du coup elle n’y voyait rien. Elle continua encore et encore.

Mais elle ne trouvait pas le théâtre Eli Kakou. Pourtant elle venait de là !

Soudain un homme surgit d’un buisson. Elle eut la peur de sa vie.

« Est-ce que vous avez du feu ? »

Dans l’ombre elle n’y voyait rien. Elle resta figée. L’homme s’approcha.

« Vous avez du feu madame ? »

Aucun son ne sortait plus de sa bouche. Elle fixait l’homme et n’arrivait pas à distinguer les détails de son visage dans l’ombre. Il avait une tête bizarre.

« Je cherche du feu. Car je suis tout mouillé. »

Il s’approcha encore. Sa voix était un peu fluette. Elle commença à paniquer.

« J’ai roulé mon cul dans la flotte. Mes rouflaquettes ont pris cher. Du feu. VITE, j’ai besoin de FEU. »

Elle poussa un cri de terreur. C’était le héros du livre de Jean-Jacques Julio.

Il la saisit par le bras avant qu’elle n’ait eu le temps de s’enfuir. Sa voix fluette devint rauque mais pincée. Comme un imitateur de Johnny enrhumé qui aurait couché avec Claude François.

« DONNEZ-MOI DU FEU MADAME ».

Sa poigne féroce était en train de lui arracher les tendons du coude droit. Elle hurla. Elle vit que l’homme avait la quéquette à l’air. Elle y vit une occasion et frappa de toutes ses forces. Un bruit métallique retentit.

« NON. »

Elle parvint à se détacher. Elle courut, affolée.

« NON. »

La voix se faisait plus lointaine.

Elle courut encore et encore. La voix disparut.

Mais elle ne reconnaissait toujours pas la route. Elle ne trouvait pas ce foutu parking. Elle ne le retrouverait jamais. L’air était chaud et moite. Elle avait l’impression d’être retournée en voyage d’études à Mexico.

Soudain elle reconnut le théâtre Eli Kakou. Enfin.

Mais quelque chose avait changé. Une lueur rouge en émanait. Aux fenêtres elle voyait de la fumée sortir. A mesure qu’elle s’approchait, la lueur rouge se faisait plus forte encore. Elle plissa les yeux et vit que des masses informes se balançaient au bout de sortes de cordes. Des flammes jaillissaient en toile de fond. Elle reconnut ce que c’était. Des cadavres au bout de crochets. C’étaient des putains de cadavres balancés là au bout de crochets.

Elle ne comprenait plus rien. Elle prit la gauche pour essayer de retrouver la bibliothèque. Mais les lampadaires étaient toujours éteints, et la nuit se faisait de plus en plus noire. Une nuit sans lune. Elle n’y voyait rien.

« MADAME VOUS VOULEZ RIRE MADAME »

Quelqu’un criait un peu plus loin. Julia eut des frissons dans le dos. Puis de la chaleur. Une lumière soudaine. Elle vit que les cris venaient de la bibliothèque. La lumière allait en grandissant. Et cette chaleur de plus en plus forte. Des cris horrifiés. Et un rire démoniaque qui retentit à nouveau, mélangé à un hurlement inhumain suraigu.

« ON VA BIEN RIGOLER JE VOUS LE GARANTIS »

La bibliothèque était en flammes. Une ombre se tenait devant. C’était le clown. Le putain de costume de clown poussiéreux. Il s’agitait là comme un pantin inarticulé sorti tout droit des enfers. Qui était le psychopathe qui avait bien pu revêtir ce déguisement horrible pour créer cette scène d’anarchie totale ?

Tout à coup le clown s’avança vers elle. Dans la lumière brillante des flammes, l’ombre devint couleurs. L’ombre devint silhouette reconnaissable. L’ombre devint forme humaine. Sauf que dans le costume, il n’y avait pas d’humain. Il était vide. Il flottait dans l’air.

« COUCOU JULIA, TU VEUX VOIR MA BITE ? »

Le clown se mit à tournoyer sur lui-même.

-

Johanna posa son crayon. Robert s’approcha de son pupitre.

« Tout se passe bien Johanna ? »

Robert était toujours gentil avec ses élèves. Il savait qu’il n’était pas chose aisée que d’inventer des histoires, encore moins de les mettre en forme.

« Si vous avez besoin d’aide Johanna, vous me dites.

- A vrai dire Monsieur, j’aimerais bien que vous me disiez ce que vous en pensez. 

- Je vous en prie Johanna, j’arrive. »

Robert jeta un œil au texte de Johanna. Son sourcil gauche se fronça.

Johanna était très inventive depuis qu’elle avait eu son accident. Elle avait eu de la chance. Les chirurgiens avaient fait du beau boulot. Jérémy l’avait soutenue pendant cette épreuve. C’est lui qui l’avait trouvée évanouie chez elle. Il avait appelé les urgences, il était monté dans l’ambulance. Il était là pendant ses opérations. Il était là à son réveil. Il avait eu tellement peur. Au moment de rouvrir les yeux, elle l’avait vu. En un regard tout était dit. Ils s’étaient embrassés.

Heureusement qu’il était là. Elle avait emménagé avec lui. Ils avaient adopté un lapin nain. Ils l’avaient appelé Jude Law. Elle s’était mise en arrêt longue maladie. Elle traînait à la maison et faisait des gâteaux. Jérémy l’adorait pour ça et était aux petits soins avec elle. Mais elle tournait un peu en rond.

Du coup elle avait essayé d’écrire, ça lui avait plu. Elle s’était dit qu’elle allait prendre des cours. Elle s’était inscrite aux Ateliers de Robert.

« Vous savez ce que je vois Johanna ?

- Non, dites-moi ? J’avoue que je suis un peu partie en live aujourd’hui.

- Ce n’est rien Johanna. Ce que je vois, c’est que vous aimez écrire. Vous aimez raconter des histoires. Evidemment, vous débutez, alors vous en faites des caisses. Mais c’est ce qu’ont fait tous les grands écrivains. Regardez les premiers Stephen King. Et puis même après, regardez Tolkien, c’est délirant. Bravo à vous !

- Vous le pensez vraiment Monsieur ?

- Oui Johanna, je suis sincère. Continuez comme ça, prenez du plaisir. C’est le plus important. C’est sûrement même la seule chose à retenir dans votre vie.

- Merci beaucoup Monsieur. Merci.

- Je vous en prie Johanna, Appelez-moi Robbie. »

-

Arnaud écrivit cette dernière ligne et éteignit son ordinateur.


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