Le Bruit

Le masque

Par
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Johanna cliqua une dernière fois sur sa souris pour fermer la fenêtre de son client SQL. Elle en avait un peu assez de faire du développement toute la journée, et la gestion de projet lui manquait. Mais ce n’était pas grave, ce n’était qu’une période fastidieuse à passer. Une fois le socle du datawarehouse construit, il ne lui resterait plus qu’à modéliser ses packs dans le Framework manager Cognos. Un peu de cosmétique et après elle serait tranquille.

Alt F4, Alt F4 et encore une dernière fois Alt F4. Voulez-vous arrêter l’ordinateur ? Oui. Et enfin partir en week-end, bon sang.

Arrêt en cours. Petite roue qui tourne. Ecran noir ; et voilà. Prête à couper de tout ça et à commencer une bonne soirée. Ça faisait du bien.

Elle avait prévu de passer son vendredi soir avec quelques amis. Ils s’étaient donné rendez-vous au Toad à 19h30, et elle savait déjà quel était le programme. Commander une petite Tennent’s, discuter de l’actualité, rigoler de faits divers débiles, jeter des regards langoureux à Jérémy – cela faisait des mois qu’ils se tournaient autour – puis laisser traîner les conversations jusqu’à ce qu’il soit l’heure de manger, convaincre les amis qu’un petit burger sur place avec French Fries serait le bienvenu, reprendre une Tennent’s ou peut-être une Punk IPA, échanger sur tous ces projets dont la moitié ne verront jamais le jour. Refaire le monde et passer un bon moment.

Mais pas de dessert, elle se sentirait trop lourde après. Pas de dessert car ce soir, elle avait décidé qu’elle mettrait la main sur Jérémy. Elle avait repéré son petit manège et il avait repéré le sien. Il avait une quinte flush dans son jeu et elle un carré d’as. Et ce soir elle avait décidé qu’ils allaient faire tapis tous les deux.

Elle lui demanderait s’il voulait bien la raccompagner chez elle, car il était tard. Pas de souci Johanna. Ils enfileraient leurs vestes et leurs amis les chambreraient. Ils rigoleraient à leur tour en faisant mine de ne pas comprendre et leur souhaiteraient bonne nuit. Ils sortiraient du pub et descendraient à pied. Ils discuteraient le long des quais. Ils remonteraient la Rue des Perdrix et ils arriveraient au pied de son immeuble. Elle lui proposerait de monter se faire une dernière partie de Level up. En bon gentleman il ferait mine de ne pas comprendre l’allusion à la partie de jambes en l’air et dirait oui. Ils passeraient la nuit ensemble, puis le lendemain il irait lui chercher des viennoiseries au Fournil. Ils se souriraient, feraient mine de ne pas vouloir couvrir l’haleine du matin de l’un et l’autre quand ils se proposeraient du café. Elle glousserait quand il lui prendrait la main en lui disant bon appétit avec un faux accent italien, elle lui proposerait d’aller au marché, mais il aurait peut-être d’autres plans de prévus, et finalement il lui dirait oui car son plan ce serait de passer le samedi avec elle, ce serait d’aller se balader ensemble, peut-être au parc, peut-être au …

Le claquement de la bouilloire retentit. Il était 17h08 ; Johanna avait prévu de finir tôt pour prendre du temps pour elle avant de sortir. Après avoir éteint son ordinateur et l’avoir soigneusement rangé dans son étui, elle avait lancé la préparation d’un petit Kusmi Tea saveur gingembre-citron. Celui-ci attendait patiemment dans sa boule à thé. Elle n’avait plus qu’à verser l’eau bouillante dans sa tasse-chien achetée à Nottingham à Noël dernier. Faire infuser tout ça tranquillement en relisant la quatrième de couverture de son nouveau bouquin. Faire mine d’hésiter avec les Bjorg sésame graine de lin avant de sortir les Granolas. En bref, lancer le programme bien-être et pomponnage.

Elle adorait les Granolas. Cette chimie enfantine et ce faux goût de céréales la rendaient accro. Ce n’était pas très chic et Cosmo ne conseillerait certainement pas de boire son Kusmi gingembre-citron avec des Granolas mais elle s’en moquait. C’était son moment à elle.

Ce nouvel opus de Donato Carrisi était vraiment excellent. Au bout de quelques minutes à souffler sur son thé bouillant tout en enchaînant les petites gorgées brûlantes qui réconfortaient son gosier, elle se dit qu’elle devrait lire plus souvent. Tout le monde lui disait qu’elle lisait déjà énormément mais cela ne lui paraissait jamais suffisant.

17h30. Il était l’heure de se préparer un peu mieux que ça. Elle referma son livre, et revit la photo de l’auteur au dos. Il la jugeait. Dans son pyjama Etam délavé, c’est vrai qu’elle ne ressemblait pas à grand-chose après une journée de télétravail. Donato la fixait – il lui faisait un peu penser à Jérémy – et semblait la presser d’aller se faire toute belle pour la soirée. Il avait raison.

Cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas pris de bain. Cela lui paraissait une excellente idée d’aller se dorloter dans la mousse pour se mettre en conditions. Johanna prit alors son bric-à-brac et d’un pas décidé, monta à la salle de bain, Donato sous le bras.

Elle ferma la porte et lança le petit chauffage d’appoint. Elle laissa glisser sa veste en pilou, et découvrit ses épaules élancées. En débardeur, elle se scruta dans le miroir et vit quelques points noirs. Jérémy les verrait forcément si elle-même les voyait. Elle commença alors cette bataille qu’elle menait souvent contre sa peau. Une guerre qui n’en finissait pas, sa guerre de Cent ans à elle, où les Français étaient ses pores, et les Anglais les comédons qui y revenaient sans cesse.

Elle s’arrêta net. Elle venait de comprendre la dangerosité de ce réflexe qu’elle avait de toujours se tripoter la face. Qu’allait dire Jérémy quand il verrait de grosses marques rouges sur son arête de nez, sur son front, ou son menton ? Non, elle ne pouvait pas faire ça. Elle devait changer de stratégie.

Elle fouilla dans son armoire à maquillage – qu’elle aurait pu appeler le Souk Miniature de Johanna tant c’était un bazar de couleurs et de parfums – et trouva quelques petites merveilles. Un tire-comédon qu’elle avait hérité de sa mère : non. Une éponge exfoliante Sephora qu’elle avait eu en échantillon le jour où elle avait acheté son vernis et où la caissière lui avait demandé si elle était intéressée par des soins pour la peau – sur le coup elle n’avait pas compris mais aujourd’hui cela faisait tilt dans sa tête et elle était un peu vexée. De toute façon l’éponge avait à moitié pourri, coincée entre sa brosse à dents électrique qui ne servait plus et un headband Almofada : c’était non.

C’est là qu’elle trouva la bonne idée. La meilleure idée.

Elle était tombée sur un masque de soin visage à la bave d’escargot que Tiphaine lui avait ramené de l’un de ses soi-disant voyages en Asie, où elle avait soi-disant visité un village de fabricants de cosmétiques bios et artisanaux. Tiphaine avait effectivement des tendances mythos et Johanna avait effectivement rapidement retrouvé le produit en question vendu sur Coco-Papaya.com quand elle avait cherché Snail Essence Mask Myu-Nique sur Google.

Peu importe, Johanna était confiante et aimait les nouvelles expériences. Avec ça elle éviterait de se charcuter, ses points noirs seraient camouflés, et son visage serait plus doux qu’une peau de bébé. La bave d’escargot étant apparemment réputée dans le monde de la cosmétique – Cosmo en avait fait quelques articles – elle avait décidé de garder ce produit pour une occasion spéciale.

Son occasion spéciale c’était aujourd’hui. Et elle se prénommait Jérémy.

Elle laissa de côté le petit Anglais qu’elle avait commencé à attaquer sur le bout de son nez. Elle avait stoppé à temps puisqu’elle voyait déjà apparaître une petite marque d’ongle. Boost up collagen generating to ensure skin firming, c’est ce qui était écrit sur le masque aux escargots. Collagène, raffermir, a priori ça devrait bien l’aider à corriger tout ça. Ça lui paraissait bien, et plutôt sûr – elle se rappelait avoir vu des étoiles et pas mal de liens familiers sur Google.

Elle souleva le mitigeur de la baignoire et laisser couler l’eau le long de sa main vernie. Au bout de quelques secondes, la température fut idéale.

Parfait. Elle mit la bonde, fit couler un peu du vieux flacon de Petit Marseillais fleur d’oranger spécial bain qui traînait là depuis une éternité, contrôla que ça moussât, remua un peu l’eau pour répartir les bulles dans un geste doux.

Parfait parfait. Elle allait pouvoir s’occuper de sa face pendant que le bain coulait.

Elle alla ouvrir le sachet du masque à la bave d’escargot. Elle en extirpa une sorte de boule gluante qui se dépliait. Le masque était fait d’un bloc, prêt à être posé. Elle le scruta de près, c’était quand même bien visqueux et humide. Pas mal de jus et comme une sensation de tripoter un mélange de gelée et de crème.

Cela attisa d’autant plus sa curiosité.

Elle tourna et retourna la notice plusieurs fois, puis se lança. En suivant à la lettre les consignes – Johanna était une femme aventureuse mais rigoureuse – elle appliqua le masque en tissu sur son visage en commençant par le contour des yeux, le nez, puis les joues, puis le reste du visage. Après quoi elle allait pouvoir attendre les 15 minutes préconisées en glandant toute nue, au chaud, dans son bain à 38 degrés, avant de retirer le masque et de finaliser l’opération nettoyage.

Le bain était presque prêt. Elle enleva le reste de son pyjama, balança ses sous-vêtements sur le panier à linge qui débordait, puis alla tremper le bout de son orteil dans l’eau. La température était parfaite. Elle pouvait couper le robinet.

Elle se mit debout dans la baignoire, puis s’accroupit progressivement en s’aspergeant les clavicules et la poitrine ; elle continua vers les côtes avant de s’assoir complètement et de tremper l’entièreté de son séant. Elle finalisa l’arrosage du haut de son torse en mouillant doucement ses omoplates, puis sa nuque. Enfin, elle s’allongea, faisant glisser son dos contre la céramique dans un bruit de publicité pour liquide vaisselle, et sentit la chaleur l’envahir dans tout le corps. C’était agréable et chouette.

Donato la regardait depuis sa quatrième de couverture, posé là sur le tabouret à côté de la baignoire. Le gingembre-citron l’avait aussi mise de bonne humeur. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle arrive au Toad au top et que Jérémy ne désire qu’une chose : la croquer à pleines dents tant elle serait fraîche, douce et soyeuse grâce à son thé, son bain de mousse et sa bave d’escargots.

Elle était bien. Elle ne sentait plus son corps. Ses cuisses étaient légères comme des plumes. Les tensions dans le haut de son dos avaient disparu. Elle était bien et ferma les yeux deux minutes pour profiter de ce plaisir mousseux qu’elle avait négligé depuis trop longtemps, voire oublié.

Elle ferma les yeux en essayant de penser à des choses plaisantes. La journée avait été difficile. Elle ferma les yeux pour ressentir davantage cette sensation de flotter en apesanteur.

Elle ferma les yeux et eut l’impression d’avoir rejoint l’ISS pour une session découverte. Elle voyait les portes de la station spatiale internationale s’ouvrir dans un halo de lumière, et les silhouettes de séduisants astronautes surgissaient alors. Thomas Pesquet la regardait. Il allait lui parler de sciences. Il allait lui sourire et lui évoquer la poussée d’Archimède, ce qu’elle signifiait. Sur le plan philosophique. Il écrivait des signes cabalistiques sur un tableau blanc. C’étaient des mathématiques avancées et elle n’y comprenait rien. Mais Thomas restait bienveillant. Patiemment, il l’instruisait. Lui aussi flottait doucement, tout en posant des équations. Tout en lui souriant d’un air enjôleur.

D’un coup un grand bruit. Une explosion. Les machines qui s’emballent. Quelque chose ne va pas, la station spatiale s’ébranle. Thomas ne sourit plus. Il a même disparu de son champ de vision. Tellement dommage, elle commençait vraiment à apprécier sa démonstration. L’ambiance documentaire de France 5 commence à se transformer en scène angoissante d’Armageddon. Des flammes. Une météorite au loin dans la brillance infinie de l’espace. La Terre qui s’éloigne. A bord, les signaux d’alertes bipent de plus en plus fort.

C’était sans compter sur Bruce Willis. Il est là pour la secourir. Il va se sacrifier et sauver le monde dans son débardeur blanc. Il est là pour la sauver mais se transforme en George Clooney. C’est Gravity. Il n’est pas à bord, il ne pourra plus revenir à bord. Il est dehors. Derrière le hublot, il dérive dans l’espace. Il vient de détacher le mousqueton qui le reliait à Sandra Bullock. Sandra Bullock pleure et hurle. George Clooney disparait dans l’infiniment grand.

Johanna se réveilla en sursaut.

Elle venait de s’endormir dans son bain. Elle aurait vraiment dû aller se coucher tôt hier soir au lieu de finir ce dossier en cinq minutes qui sont devenues cinq heures. Couchée à 4h30, elle avait mal dormi et rêvé de cubes multidimensionnels. Dans son rêve, son boss ne cessait de lui demander si elle arriverait à tenir la deadline. Elle lui répondait que oui mais ça ne marchait pas. Elle codait en boucle et son script SQL ne fonctionnait jamais. Ça l’avait épuisée.

C’était dangereux de dormir dans son bain. Le sentiment de bien-être qui régnait avant qu’elle ne rejoigne Thomas, Bruce et George s’était transformé en une sensation dérangeante de gueule de bois. Elle avait la bouche pâteuse, et la mousse avait quasiment disparu de la baignoire. A travers la surface on voyait qu’elle était toute rouge, et elle se sentait comme une écrevisse transpirante rescapée de la casserole. Un peu honteuse, elle se disait que si quelqu’un entrait dans la pièce elle aurait alors l’air très bête, en tenue d’Eve, exposée ainsi par la transparence de l’eau. Qu’en penserait Jérémy ?

Jérémy.

Le Toad.

La Tennent’s.

Le Level up !

Depuis combien de temps était-elle en train de cuire dans sa baignoire ? Quelle heure était-il ? Où était sa montre ?

Elle tendit la main près du tabouret. Rien à part Donato. Son portable ? Rien à l’horizon non plus. Elle ne retrouvait jamais rien dans cette fichue salle de bain !

Elle se hâta et sortit très vite de l’eau, inondant le carrelage, toute luisante de veille mousse sans bulle collant à la peau. Avec ses phalanges fripées elle saisit rapidement sa serviette et se tamponna le corps le plus vite qu’elle pouvait. Elle l’enroula ensuite sur sa tête, elle se sécherait les cheveux plus tard. Elle devait absolument savoir quelle heure il était. Elle déambulait toute nue dans la salle de bain à la recherche d’une horloge ou de n’importe quoi qui pourrait lui dire quelle foutue heure il était.

D’un coup elle eut un flash. Sur le bord du lavabo, c’est là qu’elle avait laissé son portable.

Elle accourut vers la double vasque et trouva enfin son Huawei acheté aux puces. L’écran de veille affichait 19h27. Elle avait dormi pendant presque deux heures. Elle poussa un grondement d’énervement qui alla crescendo.

Elle releva la tête. Le grondement d’énervement devint un cri d’horreur.

Dans le miroir elle ne s’était pas reconnue.

Le masque. Il s’était passé quelque chose avec le masque.

Elle s’approcha de son reflet avec angoisse. Une croûte s’était formée à la place de la bave d’escargot. Une croûte épaisse, lisse et dure. Une croûte marronnasse un peu brillante, comme du terreau qu’on aurait touillé dans de la colle PVC puis étalé avec soin sur un jambon entier, avant de recouvrir le tout d’huile pour bois brillante et de laisser sécher pendant des jours sous un soleil caniculaire.

Une croûte collée. Affreusement collée. Mais comment allait-elle enlever ça ?

Elle essaya de gratter avec ses ongles. Elle avait refait son vernis ce matin et était en train de l’abîmer sévèrement. Comme si elle avait le temps de refaire ses ongles après ça. Elle essaya de gratter mais rien ne se passait. C’était comme gratter du marbre. Et c’était collé. Affreusement collé.

Elle commença à paniquer. Mais qu’est-ce que c’était que ce masque ? Qu’est-ce que c’était que ce site Coco-Papaya.com qui était autorisé à vendre une chose pareille ? Qu’est-ce que c’était encore que cette embrouille digne de Tiphaine ?

Elle grattait encore et ça ne donnait rien, la croûte moche mais lisse ne bougeait pas d’un poil. Affreusement collée.

Qu’allait en penser Jérémy ? Elle allait passer pour une idiote.

Johanna devint folle de rage. Elle se dirigea vers l’armoire à maquillage. Elle fouilla comme une forcenée à la recherche de quoi que ce soit qui pourrait l’aider. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait, ni aucune idée de ce qu’elle allait trouver. Vieux rouge à lèvres. Eau micellaire entamée. BB crème. Coupe menstruelle. Vernis Chanel. Flacon Lady Million vide offert par son ex. Pansements, thermomètre, élastiques, barrettes. Elle ne trouvait rien.

Excédée, elle balança le contenu de l’armoire sur le carrelage de la salle de bain. C’est là qu’elle le vit.

Le racloir pour pieds.

Jérémy. Elle le ferait pour Jérémy.

Elle saisit fermement le racloir pour pieds et se dirigea devant la glace. Elle posa sa main gauche sur sa joue, et tâta le racloir avec son pouce droit. On aurait dit le papier de verre gros grain qu’elle avait utilisé le week-end dernier pour enfin poncer le vieux secrétaire qu’elle avait chiné l’automne dernier.

Elle avait passé des heures à travailler le bois avec précision, patience et dextérité. Gros grain, puis grain moyen, puis grain fin, comme quand on rénove son parquet. Dépoussiérer entre chaque opération. Lasurer. Vernir. Rendre sa beauté à un vieux meuble perdu.

Elle était ce vieux meuble perdu à sauver de la déchèterie.

Elle saisit fermement son menton et tendit sa joue droite vers le racloir. Elle commença à gratter. A râper. Une petite douleur se fit sentir. Quelques grains fins de croûtes commençaient enfin à tomber dans la vasque. Mais rien de probant ; ce n’était pas gagné. Elle gratta plus fort encore. Un peu plus douloureux. Elle insista. Elle parvint à travailler une plaque de quelques centimètres qui commença à se décrocher, au niveau de l’arête de sa mâchoire. Elle reprit espoir et essaya de tirer dessus. Une douleur plus dure se fit sentir. Elle continua à tirer et ce fut comme un début de brûlure : la croûte venait. Elle avait trouvé une faille. Alors elle continua à tirer plus fort encore, pleine d’espoir.

Mais la croûte finit par casser puis lui glissa d’entre les doigts. Elle n’avait finalement réussi à arracher qu’un petit morceau, laissant maintenant apparaître sa peau à vif. On aurait dit qu’un sculpteur ivre avait raté la taille d’un visage sur son propre visage. Elle avait mal.

Elle ouvrit le robinet et fit couler de l’eau chaude, la plus chaude possible. Avec un peu de chance cela lui permettrait de ramollir la croûte et de l’aider dans sa lourde tâche de sauver sa soirée.

Le lavabo fumait. Elle prit une éponge et l’imbiba. Elle la laissa pleine d’eau et reprit son ouvrage du côté où le bout de croûte précédent avait cédé. Se brûlant les mains, elle commença en tamponnant soigneusement, remouilla, retamponna. Voyant que ça ne faisait rien, elle se mit à gratter. Côté vert. Au bout de quelques minutes un mini bout tomba dans le lavabo, et c’était tout.

C’était tout.

Elle regarda l’heure et il était déjà 19h48. Elle venait de passer vingt minutes à retirer quelques pauvres centimètres carrés. Elle avait froid. Le chauffage d’appoint avait fini de tourner. Dans le plus simple appareil, sa serviette sur la tête, son bloc de marbre marron sur la face, elle était désespérée.

Elle se mit à pleurer.

Elle avait tellement attendu cette soirée. Ce rôle de fille sûre d’elle qu’elle aimait se donner au Toad n’était qu’une carapace. Tout ce qu’elle voulait, c’était rencontrer un homme qui comprenne ce qu’il y avait derrière. Quelqu’un comme Jérémy. Avec le caractère qu’il faut pour peu à peu la fissurer. Avec humour et charme. Avec opiniâtreté. Il était séduisant avec ses airs de trentenaire impossible à caser, et il lui plaisait vraiment bien. Ils rigolaient souvent tous les deux. Derrière la façade, elle savait qu’il était gentil. Prêt à s’engager. Il aimait jardiner et s’occuper de ses proches. Il aimait bien les lapins, il le lui avait confié un jour au Toad. Elle s’imaginait bien avec lui dans quinze ans, devant Netflix, avec un petit chien. Pauvre fille. C’était foutu maintenant. Tout était foutu.

La pensée d’avoir tout gâché la mis en rage. Elle hurla de toutes ses forces. Les voisins allaient la prendre pour une tarée. Toute nue et pathétique, elle se laissa tomber par terre. Elle jeta violemment le racloir sur le sol, ce qui éparpilla encore davantage le bazar qu’elle avait créé.

C’est là qu’elle vit surgir un nouvel espoir de venir à bout de la croûte.

Il trônait au milieu du Souk Miniature de Johanna dont les mille trésors étaient exposés par terre. Il se dressait là en produit star. Fier et disponible. Sûr de son fait. Presque arrogant.

Elle se demanda pourquoi elle n’y avait pas pensé plus tôt.

C’était pourtant l’un de ses plus précieux alliés. Pas très conventionnel, mais efficace. Moins cher que le dermatologue. Toujours disponible pour l’aider sans attendre six mois pour un rendez-vous. Fiable, solide, en place. Il était là et les années ne l’avaient pas changé. Son père l’avait possédé avant elle, et le père de son père l’avait possédé avant lui.

Avec ça c’est sûr qu’elle y arriverait. Petit à petit. Patiemment.

Comme elle l’avait déjà fait avec quelques croûtes qu’elle avait extraites ici et là sur son corps depuis son adolescence. Comme elle l’avait fait dans le temps avec un ou deux acrochordons récalcitrants. Comme elle l’avait déjà fait avec sa vieille verrue plantaire séchée récidiviste.

En déchiquetant.

Morceau par morceau.

Avec le vieux coupe-ongle rouillé.

Elle le saisit alors et l’approcha de son visage.

 

Le téléphone sonna.


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